Pourquoi on aime autant Dolly Alderton ?
"I am my own universe; a galaxy; a solar system. I am the warm-up act, the main event and the backing singers. [...] I know now that that’s enough. I am enough."
Si vous avez déjà lu Dolly Alderton, vous vous en souvenez forcément. Si vous ne l’avez jamais lue, il y a de fortes chances que vous la connaissiez (au moins un peu).
Dolly Alderton, c’est la Carrie Bradshaw des années 2010, une Bridget Jones de la vraie vie, étudiante en journalisme devenue autrice et scénariste. Au-delà de ses immenses succès Everything I know about love1, Ghosts et Good Material, elle tient une chronique hebdomadaire dans le Sunday Times, où elle se définit comme “agony aunt” et répond aux problèmes existentiels de celles (ou ceux) qui lui écrivent. De 2015 à 2017, elle était la chroniqueuse de la rubrique Rencontre du Sunday Times.
Cette année, elle adapte Orgueil et Préjugés de Jane Austen pour Netflix.
Mr. Darcy sera roux et il y aura Olivia Colman, ça s’annonce donc exceptionnel.
Dolly Alderton, c’est un peu la tante chouette qui revient une fois de temps en temps, qui raconte sa vie pour nous aider à guider la nôtre, qui a connu des déboires qu’on adore lire et relire. Son rythme de vie londonien avec ses colocs vend du rêve, elle a une trajectoire professionnelle digne d’une série (showrunneuse et journaliste avec une colonne Lifestyle dans un grand média ? Mon coeur palpite).
Beaucoup de femmes autour de moi ont lu Everything I know about love et s’y sont identifiées. Elle y retrace sa vingtaine, ses amours, ses amitiés, ses ambitions professionnelles, sa manière de trouver son chemin à une époque où les crises économiques se succédaient.
Le fait est qu’en réalité, ses conseils ne sont pas non plus si exceptionnels - ils ont seulement l’avantage de donner une rationalité extérieure à des situations souvent très intimes.
Le fait est, aussi, que la réalité de Dolly Alderton n’est que celle d’une minorité de personnes, des femmes blanches, éduquées, bourgeoises, citadines. Des personnes qui s’alcoolisent à foison, ont essayé la drogue, ont un rythme de vie fêtard et quasi-autodestructeur tout en ayant une carrière professionnelle incroyable. You had fun, Dolly, we get it - mais ce mode de vie ne concerne pas tous les jeunes qui vont lire ton livre.
Pour autant, ça marche bien, on s’identifie, on y retourne, on lit même ses romans de fiction alors qu’ils ne sont pas des conseils de vie amoureuse et amicale très détaillés. Une critique virulente lors de la sortie de son roman Ghosts dans le Irish Times2 a provoqué tellement de réactions qu’un journaliste de The Independent a dû prendre la défense de son confrère3. L’annonce de sa collaboration à l’adaptation d’Orgueil et Préjugés a cassé Internet (le mien, en tout cas). Mais pourquoi tant d’amour pour Dolly Alderton ?
Une amie honnête
Dolly Alderton parle simplement, mais franchement. Parce qu’elle met des mots sur des choses qui nous viennent à l’esprit sans pouvoir vraiment les expliquer, elle guide la nouvelle génération de femmes perdues dans leurs aspirations personnelles. Parce que si ses conseils ne sont pas non plus à prendre au pied de la lettre, elle est honnête. Elle n’hésite pas à se mettre à nu et avouer ses erreurs.
Quand Dolly est jalouse du mec de sa meilleure amie, qu’elle explique ouvertement que c’est mal mais qu’elle le ressent quand même, c’est révélateur.
Quand elle fait un paragraphe entier pour expliquer que ce qu’elle a le plus appris de l’amour, c’est celui de ses amies, c’est aussi significatif. Lire, dans sa vingtaine, que l’amour n’est pas uniquement lié aux hommes, lire qu’une femme aussi stylée que Dolly Alderton s’épanouit à trente ans sans aucun copain, avec ses meilleures amies implantées dans son quotidien, ça change la vie ; ça change la perspective.
Donc, évidemment, quand l’une de mes meilleures amies introduit l’un de ses articles sur l’amitié féminine avec une citation de Dolly Alderton, ça fait tout drôle, parce qu’on n’avait jamais vraiment parlé de cette autrice. Pas besoin de s’expliquer : on se sait, on a lu ce paragraphe (tout simple, pourtant). Toi aussi, tu as eu le cœur tout ramolli, plus ramolli qu’après n’importe quelle romance d’amour qu’on a pu lire dans notre vingtaine.
Je pense que c’est un peu grâce à elle qu’on parle autant d’amitié féminine aujourd’hui, car la mise en lumière de ces relations vient surtout du monde anglo-saxon et des médias anglophones. Plus qu’une réflexion sur l’importance de l’amitié, les livres de Dolly Alderton disent : quel genre d’amie suis-je ? Quand Dolly concède les erreurs faites dans ses relations amicales, elle nous force à admettre les nôtres.
La posture générationnelle de Dolly Alderton est idéale car elle a, en tant que millenial, un œil sur les tendances modernes tout en pouvant donner un avis plus mature sur des situations intimes inépuisables. Elle a connu les lettres par la poste et les applis de rencontre, les soirées en appart à la fac et les gros clubs de centre-ville, les difficultés à trouver un travail malgré un bac + 5.
Cela donne des livres qui ne sont pas novateurs dans leur thématiques, mais novateurs dans leur manière de parler à notre propre génération, à nos propres interrogations. Dans son roman Good Material, ce n’est pas Dolly qui parle, mais Andy, humoriste à la calvitie grandissante et qui vient de se faire larguer par sa copine, Jen. C’est lui qui s’exprime, sauf dans le chapitre final, dédié au point de vue de son ex-copine. On a passé 300 pages à suivre les réflexions d’Andy, à l’entendre se justifier, à se sentir nul, bref, à être dans la tête d’un homme.
Mais pourtant, c’est Jen qui a l’honneur de la conclusion. Quel soulagement, pour le lecteur, quand cette femme reprend le narratif en main. D’ailleurs, vous pouvez lire ma chronique de Good Material pour ActuaLitté ici !
Avec cette construction particulière, Dolly Alderton dit quelque chose, bien sûr : qu’on ne peut comprendre l’impact émotionnel d’une rupture sans appréhender ce mécanisme d’un point de vue masculin. Une chose qui, il y a peu de temps encore, était plutôt rare. Dans la littérature comme dans la vie, c’est aux femmes de porter la charge de la rupture.
“For my new book, I wrote about heartbreak from the male perspective so I interviewed a lot of men in research. One of the reasons I did this was because men remain a mystery to me in so many ways, but especially in the wake of a broken relationship.
It can often seem like men can compartmentalise their emotions and not have them take over their life, but what I found was that it is just as difficult for men as it is for women. It was really useful for me to understand that heartbreak is not a state of female victimhood, but the collateral damage of being human and loving someone.”“Dolly Alderton : The lessons I learnt from heartbreak”, Marie Claire Australia
« Pour mon nouveau livre, j’ai abordé le thème du cœur brisé du point de vue masculin ; j’ai donc interrogé de nombreux hommes dans le cadre de mes recherches. L’une des raisons qui m’ont poussée à le faire, c’est que les hommes restent pour moi un mystère à bien des égards, mais surtout lorsqu’ils viennent de vivre une rupture.
On a souvent l’impression que les hommes peuvent compartimenter leurs émotions et ne pas les laisser prendre le dessus sur leur vie, mais j’ai découvert que c’est tout aussi difficile pour eux que pour les femmes. Cela m’a beaucoup aidée de comprendre que le chagrin d’amour n’est pas un état de victimisation féminine, mais une conséquence inévitable du fait d’être humain et d’aimer quelqu’un. »
Bien sûr que je vais offrir Everything I know about love à ma petite sœur pour ses 20 ans.
Clémence
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Tout ce que je sais sur l’amour, Editions Mazarine, traduction de Valéry Lameignère. Ghosts est publié chez Fayard, par la même traductrice.
https://www.irishtimes.com/culture/books/ghosts-dolly-alderton-s-debut-novel-haunts-but-not-in-a-good-way-1.4372388
https://www.independent.co.uk/voices/dolly-alderton-ghosts-review-irish-times-barry-pierce-literary-criticism-b1180463.html







